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Du Lien par l'Art

Du Lien par l'Art

La culture au service du développement des territoires et des personnes


Pour une médiation culturelle riche et créative dans les musées

Publié par Annabelle Couty sur 25 Juillet 2014, 09:40am

Catégories : #médiation, #musées

Comment faire de la médiation culturelle ? Les institutions muséales ont longtemps été hantées par une vision "messianique" de l'art héritée d'André Malraux. Selon Malraux, les grandes oeuvres étaient immédiatement accessibles à tous, ce qui rendait toute médiation inutile, voire carrément illégitime. Cette conviction a donc conduit à un divorce entre le Ministère de la Culture d'un côté, et l'Education nationale et les mouvements d'éducation populaire de l'autre. Les choses ont depuis bien évolué et les professionnels de la culture s'interrogent de plus en plus sur les moyens et dispositifs à déployer pour rendre les œuvres plus accessibles à tous.

 

De l'importance de la médiation, ou les obstacles à une compréhension directe et immédiate des oeuvres

Pourquoi Malraux avait-il tort ? S'il est vrai que certains êtres ont pu ressentir un véritable choc esthétique face à une œuvre sans l'entremise du discours d'un médiateur, plusieurs obstacles s'interposent la plupart du temps. J'en vois principalement de deux ordres :

1. Le premier obstacle est d'ordre référentiel. Beaucoup d'oeuvres d'art utilisent un vocabulaire iconographique faisant référence à une scène mythologique, religieuse ou politique. Prenons par exemple Le Jugement de Salomon de Nicolas Poussin. Un visiteur du Musée du Louvre qui ne connaît pas cet épisode du Livre des Rois pourra être conquis par la composition rigoureuse de l'ensemble, la séduction des couleurs ou l'expression dramatique des personnages. Il sera sensible à la tension et la solennité de la scène. Mais son "jugement" de l'oeuvre sera partiel.  Comment bien apprécier l'attitude de Salomon si l'on ne sait pas s'il est juste ou tyrannique ? Ne semble-t-il pas condamner à mort un jeune enfant ? Les couleurs du tableau sont séduisantes, mais traduisent-elles une intentionnalité de l'artiste ? Comme un air de musique que l'on aime chantonner, comme un visage qui nous semble plus beau car il brille d'une lueur familière, les oeuvres d'art plastiques s'apprécient toujours mieux dans la connaissance.

Pour une médiation culturelle riche et créative dans les musées

Si Le Jugement de Salomon peut s'apprécier (partiellement) sans référence, la nécessité de partager avec l'artiste des références communes devient indéniable pour comprendre et apprécier certaines oeuvres d'art contemporain, en particulier les oeuvres d'art conceptuelles. Prenons par exemple les ready-made de Duchamp, et le plus connu d'entre eux : la Fontaine, plus connue sous le nom de pissotière ou urinoir. La tentation de crier à l'arnaque est forte : un objet manufacturé exposé comme une oeuvre ! Et une pissotère en plus : quelle décadence ! Pourtant ici, ça n'est pas l'objet qui fait oeuvre, mais le geste et la pensée de l'artiste. En 1915, à une époque où l'art a perdu sa fonction religieuse, ou la photographie surpasse et invalide les capacités de reproduction du réel des peintres, où les impressionnistes, les fauves et les cubistes affirment la primauté de la perception, un artiste a le culot de poser la question de ce qui fait oeuvre et de nous proposer une réponse totalement radicale. Quelle modernité dans sa démarche ! Même si l'on comprend la démarche de l'artiste, on pourra ne pas apprécier son  ironie ou son irrévérence. On pourra préférer des oeuvres qui sollicitent nos sens plutôt que notre intellect. Mais au moins on ne se sentira pas rejeté par un milieu qui semble se moquer ouvertement de nous. Il n'y aura plus de malentendu entre l'art contemporain et le public. 

Pour une médiation culturelle riche et créative dans les musées

2. Le second obstacle est de l'ordre de l'état d'esprit et de la disposition psychique. Avec l'art, nous changeons de paradigme. Les valeurs qui sont celles de la société et qui gouvernent notre quotidien sont bousculées : utilité, performance, maîtrise technique... Avec l'art, nous pénétrons soudainement dans un univers symbolique, où les questions qui nous servaient habituellement de repères deviennent inopérantes.  Cela ne sert plus à rien de se poser la question : qu'est-ce que c'est ? à quoi cela sert-il ?  Mieux vaut-il se tourner en soi-même et interroger ses sensations grâce à la question : qu'est-ce que cela me fait ? Ainsi, comprendre une oeuvre est déjà faire acte de création. Comprendre l'art dans son essence est un exercice de souplesse mentale qui nous aide à nous libérer de la rigidité de notre esprit. Cette disposition particulière de l'esprit qui nous rend apte à recevoir une oeuvre, il est difficile de l'adopter de façon immédiate et intuitive (les artistes et les enfants y parviennent plus aisément). Voilà pourquoi la médiation est nécessaire : pour nous apprendre à regarder différemment, pour nous aider à porter notre attention sur ce qui se passe en nous, pour être un "passeur" entre le quotidien et l'univers symbolique de l'art. 

 

De la nécessité de mulplier les approches

Si de nombreux musées et structures culturelles cherchent, à travers une grande variété de supports ou de visites guidées, à nous apporter les connaissances facillitant une compréhension intellectuelle et raisonnée des oeuvres, peu d'offres de médiation entendent nous aider à nous mettre en disposition psychique pour les recevoir et les ressentir réellement. C'est pourtant le défi le plus passionnant, car il s'agit d'éduquer l'esprit de chacun à la créativité. 

Il est donc nécessaire de multiplier les approches de la médiation culturelle. Et pour cela, commencer à  s'interroger sur les objectifs de cette médiation, car la mise en place d'actions de médiation adaptées dépendra du ou des buts poursuivis. Ainsi, les objectifs peuvent être de différents ordres :

> objectif cognitif : comprendre le contexte d'une oeuvre, ses références, etc ; 

> objectif sensoriel : ressentir et être touché par certaines oeuvres ; 

> objectif d'autonomie : acquérir des clés de lecture qui permettront d'aborder des oeuvres de façon autonome ; 

> objectif de créativité : développer sa créativité par la contemplation des oeuvres ;

> objectif social : échanger avec les autres autour des oeuvres...

Il est intéressant de constater que c'est la médiation en direction des jeunes publics qui se montre la plus riche et la plus créative : balades contées devant les oeuvres, ateliers sensoriels ou ateliers de pratique artistique... Comme si, en devenant adulte, nous perdions l'habitude de nous adresser à toutes les composantes de notre humanité pour ne considérer que la part rationnelle. Pourtant, s'adonner au plaisir du jeu, de la création et de la découverte ne devrait pas être un plaisir enfantin. Il existe mille façons de faire découvrir une oeuvre, par exemple : 

> l'école du regard : apprendre à regarder une oeuvre pendant un certain temps et de différentes manières (de loin puis de très près, en plissant les yeux, à travers un tube pour isoler les détails...) ;  

> l'imaginaire : imaginer une histoire à travers un tableau abstrait, imaginer une oeuvre dont on ne connaît que le titre ... ;

> les correspondances artistiques : composer un haïku, inventer des postures qui évoquent l'oeuvre,  décrire une oeuvre à un aveugle en utilisant les autres sens ... ; 

>  le dialogue intersubjectif : inciter chaque visiteur à choisir une oeuvre qui l'interpelle et à la présenter aux autres, demander à chacun d'écrire 3 mots qui évoquent l'oeuvre et confronter les mots de chacun... ; 

> les questions insolites : quelle est la couleur qui vous semble la plus importante dans cette oeuvre et que vous évoque-t-elle ? qu'est-ce qu'on entend en regardant le tableau ? Imaginez que vous rentriez dans l'oeuvre, que feriez-vous ? quel est le premier mot qui vous vient à l'esprit ?

Pour ceux qui ont déjà eu l'occasion d'expérimenter ces exercices (particulièrement pertinents quand il s'agit d'art moderne ou contemporain), la créativité et la poésie libérées peu à peu par chaque participant sont étonnantes et incite à explorer davantage cette nouvelle voie...

  • Le second obstacle est de l'ordre de l'état d'esprit et de la disposition psychique. les enfants. Avec l'art, nous changeons de paradigme. Les valeurs qui sont celles de la société et qui gouvernent notre quotidien sont bousculées. Performance. Utilité. l'adresse ou la maîtrise technique. Univers symbolique. comprendre les oeuvres, c'est aussi un exercice de souplesse mentale qui nous permet de nous échappée de la rigidité habituelle de notre esprit.

l'artiste est un être humain qui voit et qui ressent les choses différemment. Se mettre à sa place n'est pas toujours une chose aisée, car cela nécessite d'abandonner quelques unes de nos habitudes. Comprendre une oeuvre est déjà un acte de création.

 

Les choses ont depuis bien évolué et les professionnels de la culture s'interrogent de plus en plus sur les moyens et dispositifs à déployer pour rendre les œuvres plus accessibles à tous.

Il faut d'abord s'interroger sur les objectifs de cette médiation, car la mise en place d'actions de médiation idoines dépendra du ou des buts poursuivis. Ainsi, les objectifs peuvent être de différents ordres :

- objectif sensoriel : qu'ils soient touchés par une oeuvre

- objectif intellectuel

- objectif social

- objectif d'autonomie

- objectif de créativité

- etc.

quelques suggestions de nouvelles manières de conduite des séances de médiation :

regarder une oeuvre, c'est aussi la recréer.

A cette identification des principaux objectifs d'une médiation correspond plusieurs façons de faire découvrir les oeuvres.

Haïku composé en regard de l'oeuvre Vent, de Zao Wou-Ki :

Dans l'espace infini gris de la toile
Par-delà les séductions du signe et de la couleur
Une seule langue palpite
Celle de la matière dissoute

Zao Wou Ki, Vent, 1954.

Zao Wou Ki, Vent, 1954.

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