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Du Lien par l'Art

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La culture au service du développement des territoires et des personnes


Peut-on parler d'une imposture de l'art contemporain ?

Publié par Annabelle Couty sur 6 Février 2015, 12:57pm

Peut-on parler d'une imposture de l'art contemporain ?

L’art contemporain est-il une imposture ? La question n’est pas purement rhétorique : elle mérite d’être posée, avant tout parce que des millions de personnes (pas plus idiotes ou moins curieuses que les autres) se la posent. Je me suis moi-même astreinte à y répondre, à travers des conférences données au sein d’entreprises ou d’associations. Pourquoi ? Parce que refuser de prendre en compte cette question, c’est accentuer la rupture entre le public et la création artistique de son époque, et entériner ainsi un peu plus l’échec de la démocratisation culturelle.

Le procès de l’art contemporain

L’art contemporain traversa dans les années 90 en France une crise virulente, initiée par des penseurs célèbres tels le philosophe Jean Baudrillard ou le conservateur et historien de l’art Jean Clair (ancien directeur du Musée Picasso). Yves Michaud recense dans son ouvrage La crise de l’art contemporain (édité pour la première fois en 1997 et largement réédité depuis) les reproches qui lui furent adressées : nul, incompréhensible, sans talent, truqué, asservi au marché, indûment subventionné par l’Etat, produit par un monde de l’art coupé du public… Si ce sont des intellectuels qui portèrent ces accusations, ils se faisaient néanmoins l’écho d’un sentiment partagé par de nombreux français. Quelles sont les raisons qui expliquent ce procès fait à l’art contemporain ?

  • La première raison est l’absence de critères objectifs permettant à chacun de juger de la qualité des œuvres et des pratiques artistiques. Si l’art contemporain ne cherche plus la beauté, si la maîtrise technique de l’artiste ne compte plus, alors comment savoir si une œuvre est réussie ? L’art moderne (depuis Gustave Courbet jusqu’au Pop Art, en passant par l’impressionnisme, le fauvisme, le cubisme, le surréalisme, l’art conceptuel ou les différents courants de l’abstraction…) s’est attaché à disqualifier peu à peu toutes les anciennes catégories esthétiques sur lesquelles était traditionnellement fondé le jugement de goût : le beau platonicien, la mimésis, l’harmonie… 
Trois jalons dans l'histoire de l'art moderne : Monet (Impression, soleil levant, 1872), Picasso (Les Demoiselles d'Avignon, 1907) et Kandinsky (Sans Titre, 1910) Trois jalons dans l'histoire de l'art moderne : Monet (Impression, soleil levant, 1872), Picasso (Les Demoiselles d'Avignon, 1907) et Kandinsky (Sans Titre, 1910) Trois jalons dans l'histoire de l'art moderne : Monet (Impression, soleil levant, 1872), Picasso (Les Demoiselles d'Avignon, 1907) et Kandinsky (Sans Titre, 1910)

Trois jalons dans l'histoire de l'art moderne : Monet (Impression, soleil levant, 1872), Picasso (Les Demoiselles d'Avignon, 1907) et Kandinsky (Sans Titre, 1910)

Au XXe siècle, des créateurs souhaitèrent repousser encore plus loin les limites de l’art : Duchamp attaqua la définition de l’art avec ses ready-made, Yves Klein revendiqua son immatérialité, Joseph Beuys en fit un projet existentiel, Andy Warhol le lia de façon intrinsèque à la société de consommation... Ces initiatives radicales n’ont cessé de renouveler, d’enrichir et de complexifier la définition de l’art, jusqu’à en faire un concept presque indéfinissable. Cette évolution a donc causé la faillite des théories esthétiques traditionnelles, inopérantes pour juger de la qualité artistique de pratiques ou d’objets ne répondant plus aux normes et aux critères d’antan. Sans repère pour comprendre ou apprécier une œuvre, le public est alors tenté de dénoncer une vaste escroquerie. 

Yves Klein : Monochromes / Josep Beuys : PlightYves Klein : Monochromes / Josep Beuys : Plight

Yves Klein : Monochromes / Josep Beuys : Plight

  • La deuxième raison du rejet de l’art contemporain par une frange conséquente du public tient à son goût pour la provocation.  L’histoire de l’art occidental s’est caractérisée depuis le XIXe siècle par une succession de ruptures et de transgressions (il faut rappeler que les termes « impressionnisme » et « fauvisme » ont été inventés par des critiques choqués de ces nouvelles hardiesses picturales.). De transgressions en provocations, l’art n’a eu de cesse de repousser ses limites (éthiques et esthétiques), atteignant alors les derniers tabous : soucieux d’exposer à la face de la société ce qu’elle ne veut pas voir (à l’image des performances des « actionnistes viennois » dans les années 70), certains artistes ne craignent pas d’inventer des œuvres blasphématoires, obscènes, pornographiques ou, pour reprendre l’expression de Jean Clair à propos de l’œuvre de McCarthy, « copromanes ». Face à ces démonstrations (bien éloignées il est vrai du sourire de la Joconde), certaines personnes dénoncent la décadence voire la mort de l’art, d’autres se plaignent du manque d’originalité d’une provocation aux principes éculés. Et l'on doit dire qu’à la différence de celles du XIXe siècle, les transgressions contemporaines semblent aujourd’hui admises au cœur des institutions. 
Deux oeuvres de Maurizio Cattelan : La Nona Ora, et L.O.V.E.Deux oeuvres de Maurizio Cattelan : La Nona Ora, et L.O.V.E.

Deux oeuvres de Maurizio Cattelan : La Nona Ora, et L.O.V.E.

  • C’est ce sentiment d’être face à un art sans qualité, volontairement choquant et cautionné par le Ministère qui crée chez le grand public un vague soupçon de complot entre artistes subventionnés, institutions et élites, tous accusés de snobisme ou de clientélisme. Ce soupçon est encouragé par un marché de l’art contemporain atteignant des sommets (avec un indice des ventes en hausse de 70% en 10 ans), et un « monde de l’art » (l’expression est d’Arthur Danto et désigne un réseau d’initiés : galeries, maisons de vente, institutions, experts…) qui choisit ses « chouchous » selon des critères qui échappent aux yeux du plus grand nombre. Jean Baudrillard, dans son article Le complot de l’art, écrivait ainsi en 1996 : « …il n’y a plus de jugement critique possible, et seulement un partage à l’amiable, forcément convivial, de la nullité. C’est là le complot de l’art et sa scène primitive, relayée par tous les vernissages, collections, donations et spéculations. »

Changement de paradigme

Si ces arguments sont compréhensibles, il est possible néanmoins de leur répondre. Sans s’étendre trop longuement sur la question, quelques éléments contextuels permettent d’invalider cette vague accusation qui voudrait que l’art contemporain soit globalement nul.   

Pendant des siècles, l’art a revêtu une fonction magique ou spirituelle. Cette vision idéalisée de l’art existe jusqu’au début du XXe siècle : ainsi, dans son essai Du Spirituel dans l’art  écrit en 1911, Kandinsky s’intéresse au pouvoir de la couleur. Selon lui, une œuvre d’art est animée d’un souffle spirituel qui, grâce à la couleur, fait vibrer l’âme de celui qui la regarde en ce qu’il nomme une « résonnance intérieure ». Les artistes feraient donc avancer l’humanité vers une spiritualité plus élevée. C'est en cette vision du progrès de l'humanité que les artistes contemporains ne croient plus guère. L'utopie de l’art est mise à mal d’une part par les crimes historiques du XXe siècle (que peut l’art face aux génocides ou à la bombe atomique ?), et de l’autre par l’avènement de la société de consommation mondialisée, qui voit l’art se dissoudre en partie dans la mode, la communication ou le tourisme.

Oeuvres de Roy Lichtenstein, Jeff Koons et Christian BoltanskyOeuvres de Roy Lichtenstein, Jeff Koons et Christian BoltanskyOeuvres de Roy Lichtenstein, Jeff Koons et Christian Boltansky

Oeuvres de Roy Lichtenstein, Jeff Koons et Christian Boltansky

Cette désacralisation de l’art, sa dissolution dans la vie quotidienne, est-ce forcément une mauvaise chose ? Pour certains, l’intégration de l’art au système économique, au développement technologique, de l’information et des médias lui permet de descendre de son piédestal bourgeois pour devenir ludique et plus accessible. D’autres dénoncent un nivellement par le bas, et ce que Gilles Lipovetsky appelle un « individualisme de masse » où l’on donne à l’individu l’illusion de la liberté dans ses choix artistiques alors qu’il subit l’influence d’un système qui lui dicte ses goûts.

Quoi qu’il en soit, on peut parler d’une désacralisation de l’art comme une des caractéristiques de notre époque « post-moderne », qui se définit, selon le philosophe Jean-François Lyotard, par une perte de la foi dans le progrès de l’humanité et par une mercantilisation du savoir et de la culture. L’art contemporain n’est ni plus ni moins la chambre d’écho de cette époque, de ses contradictions et de ses excès, de son désenchantement et de ses rêves

Face à la fin de l’utopie de l’art, face aux inventions de la modernité artistique qui semblent avoir défriché tous les terrains, les artistes doivent réinventer leur propre définition de l’art. Comme l’écrit Marc Jimenez dans son livre La Querelle de l’art contemporain : « Les artistes du XXIe siècle se refusent à livrer une représentation édulcorée et complaisante du réel, placée sous le signe de la Beauté et du Sublime considérés comme des valeurs transcendantes, intemporelles et immuables. »

  • Si certains artistes provoquent (Paul McCarthy, Maurizio Cattelan, Santiago Sierra…), c’est qu’ils croient en la puissance subversive de la création, encore capable de révéler nos tabous ou nos conditionnements sociaux.
  • Si certains interrogent ou détruisent la notion d’œuvre, c’est qu’ils dénoncent l’impasse de l’art et cherchent à la dépasser.
  • D’autres adoptent des postures artistiques où les mots, les concepts ou les discours comptent plus que l’œuvre : inspirés par l’art conceptuel des années 60, ils revendiquent un art immatériel qui trouve son essence dans la pensée ; ils réalisent ainsi la prédiction du philosophe allemand Hegel qui, voyant l’art moderne advenir, envisageait la dissolution de l’art dans la philosophie.
  • Certains artistes n’ont pas renoncé à la fonction d’élévation de l’art : ils explorent le mystère de la vie ou interrogent la condition humaine à travers différents supports, de l’art vidéo (Bill Viola) à la performance (Marina Abramovic), intégrant parfois les avancées technologiques. Le danois Olafur Eliasson, pour qui l’artiste doit être impliqué dans l’idée de progrès, conçoit ses œuvres comme des machines de vision défiant nos sens et nos pensées… 
Olafur Eliasson : Viewing Machine et The Weather ProjectOlafur Eliasson : Viewing Machine et The Weather Project

Olafur Eliasson : Viewing Machine et The Weather Project

Intellectuel, sensoriel, immatériel, cynique, dérisoire, provocant… il n’y a pas un épithète que l’on puisse accoler à cet art trop mouvant, contrasté et indiscipliné pour se laisser enfermer dans une définition. Mais c’est plutôt dans l’individualisation de ses pratiques, et surtout dans l’implication nécessaire du spectateur, appelé à juger et ainsi à élaborer l’œuvre par son regard que l’art contemporain puise son identité.  Le spectateur ne peut plus demeurer dans cette posture passive consistant à valider la valeur d’une œuvre selon des critères objectifs et universellement partagés ; non, il doit basculer de l’ère de la certitude à l’ère de la complexité, créer ses propres critères  de jugement, invoquer sa subjectivité comme unique fondement de valeur. Expérience destabilisante mais éminemment démocratique… 

Et l’on touche ici au paradoxe fondamental de notre système de valorisation de l’art contemporain : notre époque crée une forme d’art intensément subjective, mais nos modes de sélection et de mise en valeur de ces œuvres reposent sur l’appréciation d’un groupe d’experts (le « monde de l’art ») qui ne peuvent représenter l’ensemble des subjectivités humaines. Plutôt que de se servir de cet art pour légitimer l'expression de chacun, on en fait un objet de complexes et d'exclusion

 

Pour une requalification de l’art contemporain et de son rôle politique

La question n’est donc pas de dénoncer la nullité de l’art contemporain dans son ensemble (comment enfermer sous ce seul vocable l’entière création d’une époque ?). La question n’est pas non plus de dénoncer l’imposture de tel ou tel artiste : le temps et l’histoire feront leur travail de juge. Il semble en revanche plus déterminant d’interroger la responsabilité des pouvoirs publics dans la création d’un dialogue entre les citoyens et l’art de leur époque.

Déjà Nicolas Bourriaud proposait dans L’esthétique relationnelle (1995) de s’intéresser aux relations interhumaines que les œuvres produisaient, d’établir des liens plus étroits et conviviaux entre le public et les artistes afin de créer une véritable socialité de la relation esthétique.

Rainer Rochlitz appelle à échanger et à débattre sur la valeur des œuvres, dont l’évaluation ne peut reposer sur un seul jugement mais plutôt sur la convergence de jugements argumentés. Pour pallier l’obsolescence des théories esthétiques traditionnelles, il propose trois nouveaux critères d’évaluation des œuvres actuelles : l’originalité (l’aspect nouveau d’une œuvre, qui répond à une attente historique), l’enjeu (la pertinence artistique ou esthétique d’une œuvre) et la cohérence (entre la forme et l’enjeu, l’unité d’une vision…). De quoi lancer de nombreux débats ! 

Ce sont aux institutions culturelles, aux collectivités et à l'Education Nationale de créer les conditions de ce débat. A quand par exemple l’ouverture d’un lieu de débat sur l’art contemporain, dont la sélection des œuvres serait confiée à un jury de citoyens ? Il ne s'agit pas de renier l'expertise des professionnels de l'art, mais plutôt de les conjurer de descendre dans l'arène des amateurs pour débattre, défendre les artistes et justifier leurs choix. 

Des initiatives vont dans ce sens : je pense notamment au laboratoire de création artistique de la Biennale d’Art Contemporain de Lyon, nommé Veduta, dont j’ai déjà parlé dans un précédent article et qui propose à des habitants du Grand Lyon d’être sensibilisés à l’art contemporain avant de devenir eux-mêmes des médiateurs ou des commissaires d’exposition. 

Il serait bénéfique de multiplier ce genre d’initiatives dans un pays qui  fait de l’exception culturelle une marque de son identité, un pays qui cherche un nouveau modèle de vivre ensemble et de nouveaux outils pour se forger une citoyenneté. 

Parce qu’il sollicite la subjectivité de chacun, parce qu’il reste inqualifiable et peut tous nous désarmer (quelque soit notre capital culturel), l’art contemporain se prête aux débats plus que tout art rigidifié sous le vernis de l'histoire. Chacun est libre de définir ce qui répond à son attente : on pourra trouver le cynisme de McCarthy intéressant et condamner la légèreté pop de Jeff Koons, être touché par l’art féministe de Nikki de Saint-Phalle mais trouver les installations de Yayoi Kusama insignifiantes… Il est un appel à l'exploration de son intériorité et aux partage des consciences. Et si tout art est connaissance, l'art contemporain est un formidable véhicule pour interroger et s'approprier notre monde. 

 

Si vous souhaitez réfléchir à la mise en place de conférences, de formations, ou d'actions innovantes dans le domaine de la médiation en art contemporain, vous pouvez me contacter : coutyannabelle@dulienparlart.fr

 

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L
Christine Sourgins : « L’art contemporain, c’est la dictature du quantitatif et de l’éphémère »<br /> Publié le 3 mai 2014 dans Culture<br /> Christine Sourgins, auteur des Mirages de l’art contemporain, s’est prêtée à l’exercice de l’entretien à la suite d’Aude De Kerros, il y a quelques semaines. Qu’est-ce que l’art contemporain ? Sur quels mécanismes repose-t-il ? En quoi peut-on dire qu’il a tué toute représentation de la peinture en France ?<br /> <br /> Entretien réalisé par PLG, pour Contrepoints.Le nivellement par le haut.<br /> <br /> Christine Sourgins"les mirages de l'art contemporain"<br /> <br /> <br /> Quels signes vous semblent montrer que la peinture a disparu en France ? Disparu d’où ?<br /> <br /> Il n’y a pas de grandes rétrospectives de peintres français à Beaubourg par exemple (Rebeyrolle, Rustin, Crémonini, Mathieu, etc. pour les vivants, Garouste ou Truphémus etc.). Parfois les fonctionnaires de la culture l’avouent eux-mêmes comme Alain Seban, directeur du centre Pompidou : « Longtemps on a répugné à défendre les artistes français de crainte d’être accusé de nationalisme. »<br /> Il y a aussi la manière dont sont traités les Salons historiques, si peu aidés qu’ils doivent accepter la présence d’amateurs pour financer l’événement et l’ensemble devient fort inégal ; les bureaucrates de la culture ont alors beau jeu de dire : « vous voyez bien, la peinture aujourd’hui n’a pas un bon niveau ».<br /> Il n’y a plus d’émissions sur les grandes chaînes de télévision, de reportage sur les galeries… ou les ateliers. Idem dans la grande presse, dans les années 80, Le Figaro accordait des pages à un peintre comme Verlinde… qui, à plus de 80 ans, vient de décrocher une énorme commande de fresques… en Suisse !<br /> Et dans la plupart des écoles des Beaux-Arts, il n’y a plus d’enseignement du métier (mais du conceptualisme, du marketing et du réseautage). Les jeunes, pour apprendre les techniques, s’en vont depuis longtemps, en Russie ou aux États-Unis.<br /> image: http://www.contrepoints.org/wp-content/uploads/2014/05/Photo-Sourgins.jpg<br /> <br /> Photo SourginsConsidérez-vous que le dirigisme culturel est directement responsable de la destruction de l’art classique en France ?<br /> <br /> Oui mais pas uniquement de l’art classique, le classique est un style parmi d’autres. Le dirigisme est responsable d’une attaque plus large contre la définition même de l’art. Duchamp a inventé le ready-made en 1913 mais le plus connu est l’urinoir de 1917 : un objet appartenant à la vie quotidienne, détourné de sa fonction utilitaire, devenant œuvre d’art par la volonté de l’artiste. Ce qui compte dans l’Art Duchampien, n’est pas d’incarner une inspiration (avec des émotions, idées, rêves, visions etc.), dans une matière grâce à un travail formel, ça, c’est la définition millénaire de l’art. Avec Duchamp, l’idée prime la forme, c’est l’intention qui compte : l’art a une base conceptuelle. Duchamp ne crée plus, il décrète. C’est une redéfinition drastique de l’art où le sens n’est plus un don de la forme, il n’y a plus ce lien organique entre les deux, désormais le sens est en dehors de l’œuvre, dans un discours plaqué sur des objets ou des situations (performance). C’est une autre définition de l’art qui n’a plus grand-chose à voir avec l’art de Lascaux jusqu’à l’Art Moderne inclus. L’art dit contemporain est en fait l’art d’une toute petite partie de nos contemporains qui travaillent dans la mouvance de Marcel Duchamp. Pour lever toute ambigüité, j’ai proposé dans mon livre d’employer le sigle AC, pour désigner ce sens particulier du mot contemporain appliqué à l’art.<br /> <br /> Détruire la peinture, c’est détruire des critères de jugement esthétiques.<br /> Quel est le bénéfice tiré de cette disparition par ceux qui en sont responsables ?<br /> <br /> Il s’agit moins d’un problème de concurrence, que de tolérer, ou pas, un vis-à-vis révélateur : en France – le pays où s’est inventé la peinture moderne, tout de même – maintenir une peinture de qualité dénoncerait le vide et la fatuité d‘un art conceptuel usé jusqu’au rabâchage mais soutenu par les subventions. Le courant duchampien est par définition prédateur puisque le « détournement » est une de ses logiques favorites : il lui faut donc de la chair fraîche à détourner en permanence… d’où son goût pour le patrimoine qu’il peut squatter et tourner en dérision à loisir. Détruire la Peinture, c’est aussi détruire des critères de jugement esthétique, jusqu’ici internes à l’œuvre : c’est ouvrir la voie à la spéculation qui va remplacer les critères esthétiques par les critères financiers. Il vaut mieux pour la ploutocratie au pouvoir que l’Art au sens propre, au sens premier, existe le moins possible car il attire l’attention sur la qualité ; or l’AC permet de conditionner le spectateur au règne du matérialisme et de la finance, à la dictature du quantitatif et de l’éphémère…<br /> <br /> Ce phénomène de disparition n’est-il pas lié à une lassitude du public ? Un attrait supérieur pour la photo qui aurait remplacé la peinture ?<br /> <br /> Qu’il y ait un intérêt pour d’autres médias, c’est normal et c’est très bien. Personnellement, j’adore le cinéma… ce qui ne m’empêche pas d’apprécier aussi la peinture ! L’invention de la fusée n’a pas périmé la bicyclette. Le problème est la disparition par le mépris : cet « articide » n’est en rien fatal ou spontané, il a été organisé sous couvert… de politique de création : l’État s’est mêlé de ce qui ne le regarde pas, d’inspecter les artistes par exemple – nous avons des inspecteurs à la création artistique ! Cet articide fut accompagné de morts bien réelles d’artistes écœurés par l’étouffoir mis en place, et de l’étiolement de bien des talents qui n’ont pas tous résisté. Deux générations d’artistes ont été sacrifiées.<br /> <br /> Quelle est la force de l’art contemporain ? Qu’est-ce qui explique son succès ?<br /> <br /> Sa force est financière et médiatique et, en France, institutionnelle : c’est un art officiel, dans sa version duchampienne, l’AC (à ne pas le confondre avec les artistes vivants qui sont bien nos contemporains mais qui continuent à travailler selon une autre définition que celle de Duchamp). Mais attention, si l’art officiel n’est pas nouveau, ce qui est inouï aujourd’hui, c’est qu’en France cet art officiel n’a pas de contrepoids : l’État, les grands collectionneurs qui sont des capitaines d’industrie, les grands médias, l’Église (voyez les Bernardins), tout ce qui a du pouvoir soutient la même chose. Ce n’est pas le cas dans d’autres pays, où, même si l’AC est important, il n’a pas tué la Peinture.<br /> <br /> Nous n’osons plus penser par nous-mêmes. Notre société ne cherche plus la Vérité, mais le consensus.<br /> Comment expliquez-vous que des personnes sincères et cultivées puissent aimer l’AC ?<br /> <br /> Le bougisme, le jeunisme, la confusion entre culture et divertissement, ce dernier semblant s’imposer comme la version démocratique de la culture : Koons, c’est évidemment plus facile à comprendre que Cranach et ceci ouvre le faux procès de l’élitisme supposé de la Grande Peinture. Cranach est accessible à une fille d’ouvrier – j’en sais quelque chose – comme à une fille de diplomate. Dans les deux cas, Malraux a raison, qui dit que la culture ne s’hérite pas mais se conquiert : il faut faire un effort. Et l’effort, rien de plus démocratique ! C’est la-dessus que reposait l’École de Jules Ferry, celle qui m’a formée. J’ai d’ailleurs tout un chapitre du livre qui explique comment la vision de Malraux a été dévoyée. Plein de gens font des efforts pour pratiquer l’alpinisme ou la randonnée alors pourquoi seraient-ils impotents côté peinture ? Je donne régulièrement des conférences sur la peinture du XIXème au XXIème pour que le public se réapproprie cette histoire : ce sujet passionne des gens d’horizons différents ; il suffit de leur expliquer.<br /> <br /> Autre chose, on peut être sincère, instruit, au sens où l’on connait des artistes, des styles du passé, etc. mais collectionner passivement des informations : être passé, sans s’en rendre compte, d’une attitude cultivée à une attitude de consommateur. De là, une absence de réflexion de fond chez ces gens, sincères, cultivés, « sympas » assurément, mais souvent paralysés par la peur de passer pour rétrograde, de chagriner le cousin ou le patron qui collectionnent de l’AC, bref la peur de faire des vagues, en osant penser par soi-même et le dire. Nous sommes dans des sociétés où l’on ne recherche plus la vérité, mais le consensus : c’est tellement plus cool de hurler avec les loups et de bêler avec les agneaux…<br /> <br /> N’est-il pas une façon de mettre tout le monde sur un pied d‘égalité ?<br /> <br /> Vu les arguments avancés par l’AC et que j’ai détaillés dans mon livre, c’est l’égalité dans la médiocrité. Je préfère viser l’égalité dans l’excellence.<br /> <br /> L’art Duchampien, spéculation intellectuelle, a entraîné une spéculation financière : on a donc eu droit à une rhétorique obscure, alambiquée (élitiste pour le coup !) puis à un art financier avec d’un côté les grands collectionneurs qui ont droit de visite privée dans les foires, ont les bonnes infos sur les « coups » montés aux enchères etc., et de l’autre côté, en totale asymétrie, le tout venant des bobos collectionneurs, qui s’imaginent faire moderne et branché et qui, dans ce casino qu’est l’art financier, seront les dindons de la farce.<br /> <br /> Au-delà de l’aspect « intéressé » de ses défenseurs, n’y a-t-il pas une volonté de certains groupes minoritaires de s’attaquer aux structures qui font la civilisation occidentale ?<br /> image: http://www.contrepoints.org/wp-content/uploads/2014/05/I-Grande-13378-les-mirages-de-l-art-contemporain.net_-215x320.jpg<br /> <br /> Les-mirages-de-l-art-contemporain.net<br /> <br /> Il y a deux aspects dans votre question. Savoir si l’AC s’attaque aux valeurs qui nous permettent de vivre ensemble, la réponse est oui. Est-ce un complot ? La réponse est non. Nous vivons dans des sociétés complexes, le complot de papa avec cagoules et réunions nocturnes, c’est fini. Les choses se passent autrement, plus simplement et plus ouvertement : il suffit qu’un certain nombre d’acteurs de la société aient, sans même se concerter, des intérêts convergents. Ces convergences seront présentées – parfois de bonne foi, c’est encore plus efficace – comme le sens de l’histoire. Exemple : la peinture c’est périmé puisque nous avons les écrans, c’est une évolution technique irréversible etc. Il y a probablement des guerres culturelles (pour reprendre une expression qui nous vient des États-Unis) comme il y a eu, après la Libération, une guerre froide. Mais les guerres culturelles sont diffuses, elles se répandent de manière virale, pas besoin de chef d’orchestre.<br /> <br /> Jean Clair a défini l’AC comme « une vidange généralisée des valeurs ». J’en ai répertorié les principaux aspects, et montré dans Les Mirages de l’Art contemporain que la transgression n’était pas une dérive, un dérapage malheureux mais une donnée structurelle à partir du moment où s’impose la définition duchampienne de l’Art. L’art dans sa première définition vise, pour faire court, la Beauté et la célébration du monde. Duchamp, après ses ready-made, n’a que faire de la beauté. Celle-ci sera remplacée par une transgression/ provocation tous azimuts. C’est même devenu la définition de l’AC : une transgression de l’Art devenue un art de la transgression. L’AC se targue d’une fonction critique mais celle-ci n’est pas la bienfaisante critique constructive qui permet d’amender les choses. L’AC est un nihilisme qui se complait dans un système qu’il conforte en faisant mine de le contester. En fait, il est l’art, non pas de notre société (dire qu’il est son reflet pour le justifier est mensonge) mais l’expression du pouvoir d’une petite caste : celle-ci s’accommode fort bien de l’éradication de toutes les valeurs ou identités, pourvu qu’on n’abolisse pas les valeurs financières.<br /> <br /> La Reductio ad Hitlerum nous a beaucoup discrédités, mais la corde est usée.<br /> Ne défendez-vous pas une conception « archaïque » de la peinture, et plus globalement de la culture ?<br /> <br /> Pas plus que le paysan qui veut des semences non trafiquées et se méfie des pesticides. Nous ne sommes plus au XXème siècle où l’industrie chimique puis le nucléaire promettaient le paradis sur terre. Le progrès oui, mais pas à n’importe quel prix : respirer est sans doute un geste très archaïque mais indispensable et vital. Je défends une culture qui permet à l’individu de s’inventer une intériorité vivifiante et de communier avec les forces créatrices qui nous entourent ; de vivre ensemble comme avec les générations qui nous ont précédés ou nous suivront. Une forme d’écologie culturelle, mon livre est un plaidoyer pour la diversité culturelle : Duchamp et ses émules (qui l’ont d’ailleurs trahi mais c’est une autre histoire) ne me gênent en aucune manière, mais qu’ils aient pris en otage les mots art, artiste – et « contemporain » – semant ainsi la confusion pour mieux éradiquer tout ce qui n’est pas eux, oui ! Les sectaires et les rétrogrades, accrochés à un urinoir vieux d’un siècle, ce sont eux.<br /> <br /> En quoi la puissance de l’AC est-elle gênante d’après vous ? N’est-ce pas une querelle d’artistes uniquement ?<br /> <br /> Surtout pas, j’ai mis en tête de mon blog : « si vous ne vous occupez pas de l’AC, l’AC s’occupera de vous. » Prenons le genre. Duchamp a commencé depuis belle lurette de jouer avec, en se travestissant en « Rrose Selavy ». Depuis longtemps, sous couvert d’art, les jeunes sont « travaillés » en leur faisant accomplir des performances qui déconstruisent les stéréotypes. Beaucoup de parents se rendent compte de l’existence de l’AC quand leur gamin leur raconte une visite scolaire « bizarre » ; on les a par exemple amenés à jouer avec de la nourriture (comme Michel Blazy), leur faisant, dans la bonne humeur, transgresser un des derniers tabous : ne pas gaspiller la nourriture car tout le monde ne mange pas à sa faim. En fait, l’AC applique des techniques de manipulation utilisées dans le marketing. C’est un dressage du citoyen sous couvert d’activités culturelles ludiques, la transgression passe mieux quand elle est drôle. Mon livre est aussi un kit de survie aux expositions d’AC : comment s’apercevoir qu’on est manipulé. L’AC est redoutable car il ne procède pas de face, mais par le biais de la subversion, or subvertir c’est contraindre en douceur.<br /> <br /> Vous dites avoir été victime du mécanisme classique de fascisation ?<br /> <br /> Le problème le plus récurrent est le déni. Le public ne pense pas qu’un système aussi retors se soit installé sans que les intellectuels n’aient lancé d’alerte. Mais ceux-ci n’ont rien dit car ils y ont contribué ! D’où, pour eux, l’évitement du débat : ils ont mauvaise conscience, ce qu’ils camouflent derrière l’arrogance et l’autosatisfaction. Ils affectent de ne pas entendre les critiques… refusent le débat de front. Mais le fait est que nous constatons que certaines critiques finissent par porter, parce qu’elles se diffusent, tout simplement. Et que le public commence à être immunisé contre un certain nombre de manipulations. La Reductio ad hitlerum a beaucoup servi également mais la corde commence à être usée et dissimule mal le manque d’arguments.<br /> <br /> Que préconisez-vous pour inverser la tendance ? Cela passe-t-il par l’arrêt des subventions et du dirigisme culturel ?<br /> <br /> Inverser la tendance voudrait dire faire la même chose à l’envers, non merci ! Il faudrait au minimum, l’arrêt des subventions pour l’AC (pas pour le patrimoine, bien sûr) et exiger la transparence dans les actions des fonctionnaires : ils travaillent avec l’argent public et ont des comptes à rendre, ce qu’ils ne font pas ; on ne connait jamais les montants et les critères d’achats des œuvres par exemple. Enfin, il faudrait que l’État arrête de vampiriser le mécénat privé. Mais cela passe aussi par une prise de conscience de chacun. On n’échappera pas à l’effort d’ouvrir les yeux sur les mécanismes du monde culturel, sur nos compromissions. Mon livre se conclut sur la phrase de Soljenitsyne : « le mensonge ne passera pas par moi ».<br /> <br /> Qu’envisagez-vous comme actions à court terme et long terme ?<br /> <br /> Accompagner et présenter des artistes occultés : un site est en préparation pour que le public se réapproprie l’art d’interpréter des peintures. Et continuer sur mon blog à « déconstruire la déconstruction », ce qui donne une lettre d’information gratuite « le grain de sel du mardi ».<br /> <br /> Christine Sourgins sera l’intervenante du prochain Café Liberté, lundi 05 mai à 20h. Café « Relais Odéon », 75006 Paris.<br /> <br /> — Christine Sourgins, Les Mirages de l’art contemporain, La Table ronde, 272 pages.<br /> <br /> <br /> En savoir plus sur https://www.contrepoints.org/2014/05/03/164985-art-contemporain-dictature-quantitatif-ephemere#RGetoHWdIIBX72PE.99
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M
Merci pour cet article très clair, et tellement nécessaire face à toutes les attaques que l'on peut lire ou entendre sur l'art contemporain. Une bouffée d'air frais !
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A
Merci Marie-Pierre d'avoir pris le temps de poster ce commentaire. Cela encourage !
D
Bravo. Ce post sur l art est magnifique et d une clarté déconcertante. Merci d avoir pris le temps d écrire tout ça.<br /> Moi j'estime que les gens devraient se montrer plus curieux et plus critiques. Ce qui compte ajd c est d'être vu, même si au final on ne comprend pas grand chose à ce qui se passe autour de nous. Je pense là bien sûr au vernissages et autres. On y va, on prend un verre et on espère rencontrer du monde. La faute à cet art incompréhensible qui est le notre ajd? entre Autres oui..
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A
Merci pour votre commentaire ! Ce qui est important pour moi c'est que chacun puisse s'autoriser à exprimer ce qu'il pense ou ressent face à une oeuvre d'art. Permettre à chacun de prendre position, afin de faire de l'art un enjeu de société...
L
Une petite remarque :"épithète" est un adjectif féminin. Faut-il aussi balancer par dessus bord la grammaire?
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A
Je suis d'accord pour le genre :épithète est bien féminin ; en revanche ce n'est pas un adjectif, mais un nom commun. Comme quoi l'erreur est humaine ;-)

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